Robert Menasse lauréat du 9e Prix du Livre Européen

9e Prix du Livre Européen, remis le 8 décembre 2015

L’écrivain et essayiste autrichien Robert Menasse a reçu le Prix du Livre Européen (European Book Prize) le mardi 8 décembre 2015 au Parlement Européen pour son essai Un messager pour l’Europe - Un plaidoyer contre les nationalismes (Traduit de l’allemand par Dominique Venard).

Le Prix a été remis par Martin Schulz, président du Parlement Européen, avec le parrainage de Pascal Lamy et en présence de Vera Michalski-Hoffmann, présidente du groupe Libella.

Président du Jury 2015, l’écrivain et poète italien Erri de Luca a prononcé un discours en hommage et en présence de la maire de Lampedusa, Giusi Nicolini. L’hommage s’est prolongé par une standing ovation.

Le Prix du Livre Européen a été créé en 2007 par l’association Esprit d’Europe, avec le soutien de Jacques Delors, Président d’honneur. L’association est présidée par France Roque. Il récompense chaque année un roman et un essai exprimant une vision positive de l’Europe.

Vous pouvez retrouver ci-dessous le discours prononcé par Robert Menasse lors de la remise du prix. Merci à Dominique Venard pour la traduction du texte.

Mesdames, Messieurs,

Cela ne vous surprendra pas si je vous dis que je suis très honoré et reconnaissant que ce prix m’ait été attribué. Mais cela vous surprendra peut-être si j’ajoute que je suis très triste et que je ressens moins ce prix comme une récompense de ma contribution au débat de politique européenne que comme un lot de consolation. Car depuis longtemps maintenant, il n’y a plus de débat sur la politique européenne. L’écrasante majorité des citoyennes et citoyens européens ne connaît pas l’Idée européenne, elle ne sait rien de l’intention première de la génération des fondateurs, elle voit dans l’Union une sorte de club où le but serait uniquement de récolter des aides afin d’accroître son propre bien-être tout en défendant cette fiction que sont les « intérêts nationaux », et elle se sent flouée dès qu’il y a une crise et que la gestion – car on ne saurait parler de résolution ! – de cette crise exige de la nation qu’elle apporte une contribution, quelle qu’en soit la forme.
Mais les élites politiques aussi, aujourd’hui responsables de la politique européenne, ont visiblement oublié l’Idée européenne – ou ne l’ont jamais comprise. Ou comment expliquer qu’elles ne disent rien du véritable enjeu ? Pourquoi ne cessent-elles dans leurs grands discours d’invoquer l’Europe sans jamais l’expliquer, en quoi est-ce aujourd’hui défendre les « valeurs européennes » et le « projet de paix européen » que de restreindre les droits des citoyens et de déclarer l’état d’urgence et la guerre ? Pourquoi vide-t-on les valeurs européennes de leur sens, pourquoi les caricature-t-on au lieu de les vivre ? Pourquoi nous drapons-nous dans des drapeaux nationaux et chantons-nous des hymnes nationaux en nous prenant pour des Européens solidaires ? Pourquoi appelons-nous sans cesse de nos vœux un « „ écit européen » au lieu de dire bien fort que nous n’avons aucun besoin d’inventer un récit puisque nous en avons déjà un, formulé par des hommes comme Jean Monnet, Walter Hallstein et Jaques Delors, nous avons simplement oublié dans le train-train des affaires politiques de le dire et de le redire : l’Idée du projet européen, c’est d’en finir avec le nationalisme et, à terme, d’en finir avec les nations ! Pourquoi ne pas le dire avec force et détermination, pourquoi regarder impuissants les nationalistes gagner du terrain, pourquoi leur accorder des concessions au lieu de les défier avec des arguments forts : nous avons fait l’expérience du nationalisme par le passé, il a provoqué la ruine de notre continent et causé d’incommensurables souffrances à des millions et des millions d’hommes et de femmes. Non, le nationalisme n’est pas une belle utopie : c’est un crime historique. Et l’évolution post-nationale du projet européen a pendant apporté longtemps la paix et la félicité, jusqu’à ce qu’elle bloque sur cette contradiction, quand les États-membres ont commencé à défendre leur souveraineté nationale contre l’évolution post-nationale de l’Europe. Aujourd’hui, toutes les crises en Europe résultent de cette contradiction. Le nationalisme n’est pas la solution : c’est le problème !
Stefan Zweig écrivait en 1913 : « Ou nous éradiquons le nationalisme, ou nous assisterons au naufrage de la civilisation européenne ! » Nous savons comment cela a fini. Après trente années de guerre, les fondateurs du projet européen ont tiré les conséquences des expériences de nationalisme. Et on ne pourrait pas expliquer cela aux citoyens ? Les expériences passées justifient-elles les compromissions d’aujourd’hui avec les nationalistes des États-membres ?
Bien sûr que non.
Nous avons à la Commission Européenne des fonctionnaires compétents, nous avons au Parlement Européen des députés impliqués, nous devons les soutenir dans la lutte contre la renationalisation de l’Europe. Les revenants de l’histoire nous promettent la mort. Les compromis avec les revenants nous promettent une longue et douloureuse agonie. La solution, c’est de reconstruire l’utopie européenne. Si nous arrivons à imposer cette évidence dans le débat public, non seulement je serai consolé, mais je vous louerai tous !
Je vous remercie pour votre attention et cette attention, maintenez-la en éveil !